Nord-Kivu, août 2026 : crise humanitaire, personnes vivant avec un handicap et maladie à virus Ebola (souche Bundibugyo)
Note de l'équipe de direction, rédigée à Goma à partir des bulletins officiels du ministère de la Santé publique, de l'OMS, d'Africa CDC, de l'ECDC et d'OCHA — et de ce que nos équipes mettent déjà en œuvre avec leurs partenaires. Les chiffres évoluent chaque jour ; les dates de coupure sont indiquées. Il s'agit d'une épidémie — classée urgence de santé publique de portée internationale (USPPI) —, et non d'une pandémie mondiale.
1. Une crise humanitaire qui précède et aggrave l'épidémie
Le Nord-Kivu vit une crise prolongée : conflits armés, déplacements répétés, sous-financement de l'aide et épidémies récurrentes (choléra, rougeole, paludisme, mpox). Dans le Plan de réponse humanitaire 2026, le Gouvernement congolais et la communauté humanitaire estiment qu'environ 14,9 millions de personnes ont besoin d'assistance dans le pays, pour un ciblage contraint à 7,3 millions de personnes et un appel de 1,4 milliard de dollars — après un HNRP 2025 financé à seulement 24 % (OCHA / HNRP 2026).
Au 31 mai 2026, la Commission Mouvement de Populations du Nord-Kivu recensait 1,83 million de personnes déplacées internes et 2,32 millions de retournées. Les violences dans les territoires de Masisi, Rutshuru, Walikale et Beni continuent de générer des besoins critiques ; plus de 277 000 déplacés à Masisi nécessitaient une assistance multisectorielle urgente. OCHA alertait déjà, en juin, que l'extension de la maladie à virus Ebola au Nord-Kivu risquait d'aggraver une situation déjà saturée (OCHA, SitRep Nord-Kivu n° 6).
L'accès humanitaire reste fragmenté : insécurité routière, attaques contre des convois, axes coupés, sites de fortune saturés. Dans ce contexte, toute flambée épidémique se propage plus vite : mobilité forcée, surpeuplement, eau et assainissement insuffisants, ruptures d'intrants, et méfiance née de cycles d'urgence successifs.
2. Personnes vivant avec un handicap : le risque d'invisibilisation
L'OMS estime qu'environ 1,3 milliard de personnes — 16 % de la population mondiale — vivent avec un handicap important ; cette prévalence est plus élevée en situation de conflit et de déplacement (OMS, Global report on health equity for persons with disabilities, 2022). En RDC, la Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH), ratifiée le 30 septembre 2015, oblige l'État, à l'article 11, à assurer la protection et la sûreté des personnes handicapées dans les conflits armés, les crises humanitaires et les catastrophes.
Or les barrières s'accumulent au Nord-Kivu : sites et latrines non accessibles, files d'attente et points d'eau inadaptés, messages de prévention uniquement oraux ou écrits sans formats accessibles, difficulté à fuir lors d'une attaque, rupture d'aides techniques et de médicaments chroniques. En avril 2026, la Voix des handicapés pour l'autonomie et le développement (VHAD) a relaté, depuis Beni, Butembo, Lubero et Oicha, l'absence d'assistance adaptée, des familles d'accueil épuisées et au moins un décès faute de prise en charge (Radio Okapi, 25 avril 2026).
Pendant l'épidémie d'Ebola, ces inégalités deviennent létales. Une personne à mobilité réduite ne peut pas toujours se rendre à un centre de traitement ; une personne sourde peut manquer l'alerte ; une personne avec déficience intellectuelle peut être mal comprise lors du suivi des contacts. Les organisations de personnes vivant avec handicap et des défenseurs des droits, notamment au Kivu, demandent que l'inclusion cesse d'être un « facteur transversal » optionnel et devienne un pilier de la riposte — conformément aux orientations d'équité de l'OMS Afrique et de l'OMS RDC (Mashariki RDC, 2026).
L'ACDD ne se contente pas de formuler ces exigences. Avec les organisations de personnes vivant avec handicap, la DPS et les clusters, elle en est un acteur de mise en œuvre au Nord-Kivu — et un relais national lorsque les leçons du Kivu doivent peser dans la planification : (i) données désagrégées (questions du Washington Group) ; (ii) participation des organisations représentatives à la planification DPS / clusters ; (iii) accessibilité des CTE, des sites WASH, des enterrements dignes et sécurisés, et des messages de communication sur les risques.
3. Le virus Bundibugyo : ce que dit la science
La maladie à virus Bundibugyo (BVD) est une fièvre hémorragique due à Orthoebolavirus bundibugyoense (BDBV), distincte de l'Orthoebolavirus zairense (EBOV, souche « Zaïre ») responsable des grandes épidémies de 2014-2016 et de 2018-2020 au Kivu. Réservoir suspecté : chauves-souris frugivores. Transmission interhumaine : contact avec le sang, les sécrétions ou les fluides d'une personne malade ou décédée, ou avec des surfaces contaminées. Amplification classique : soins sans prévention et contrôle des infections (PCI) suffisante, et rites funéraires non sécurisés (OMS, Disease Outbreak News, 1er août 2026).
Incubation : 2 à 21 jours. Une personne n'est pas contagieuse avant les symptômes. Le tableau initial (fièvre, fatigue, myalgies, céphalées, pharyngite) mime le paludisme, la fièvre typhoïde ou d'autres fièvres endémiques — d'où des retards de détection. L'évolution peut aller vers des signes digestifs, une défaillance d'organes et, parfois, des manifestations hémorragiques. Les létalités des foyers BDBV de 2007 (Ouganda) et 2012 (RDC) étaient de l'ordre de 30 % et 50 %. Le diagnostic repose sur la PCR (et tests antigéniques / sérologiques) ; sans confirmation de laboratoire, la clinique seule est insuffisante.
Point critique pour la riposte : il n'existe pas, à ce jour, de vaccin ni de traitement spécifique homologué contre le Bundibugyo. Le vaccin Ervebo (rVSV-ZEBOV) et les anticorps monoclonaux utilisés contre la souche Zaïre n'ont pas d'indication établie contre BDBV. L'OMS a inscrit le 2 juillet 2026 le premier test diagnostique BDBV sur sa liste d'utilisation d'urgence, et des essais cliniques ont démarré en Ituri (essai thérapeutique PARTNERS, mené par l'Institut national de recherche biomédicale — INRB — avec l'OMS et des partenaires ; essai de prophylaxie post-exposition par obeldesivir oral). Un groupe consultatif de l'OMS a recommandé d'évaluer Ervebo dans un essai randomisé contre BDBV, sur la base de signaux précliniques encore non démontrés chez l'humain (OMS, situation Ebola RDC 2026).
Jusqu'à preuve du contraire, le contrôle repose donc sur le paquet classique des filovirus : détection précoce, isolement, soins de support optimisés (réhydratation, traitement des co-infections, nutrition), suivi des contacts à ≥ 95 %, PCI dans les formations sanitaires, enterrements dignes et sécurisés, et engagement communautaire.
4. Situation épidémiologique (chiffres datés)
Le ministère de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale a déclaré le 15 mai 2026 la 17e épidémie de maladie à virus Ebola en RDC, initialement circonscrite à la zone de santé de Mongbwalu (Ituri). Le 16 mai, l'OMS a déterminé qu'il s'agissait d'une USPPI, après confirmation de cas en RDC et en Ouganda. Ce n'est pas une pandémie : l'OMS évalue le risque comme très élevé en RDC, élevé pour les pays frontaliers, et faible au niveau mondial, et déconseille toute restriction de voyage ou de commerce (OMS DON 2026-DON614).
L'épidémie est désormais la plus vaste jamais enregistrée en RDC, devant celle de 2018-2020 (3 317 cas confirmés). Les données sont révisées en continu (réconciliation, rattrapage de surveillance). Tableau de synthèse :
| Indicateur | Valeur | Coupure |
|---|---|---|
| Cas confirmés, RDC | 3 605 (1 587 décès, létalité 44 %) | 30 juillet 2026 — OMS DON |
| Cas confirmés, RDC | 3 874 (1 751 décès, létalité 45,1 %) | 3 août 2026 — SitRep COUSP n° 081 |
| Cas confirmés, RDC | 4 665 (2 184 décès) | 12 août 2026 — MSP, compilé par l'ECDC (13 août) |
| Provinces touchées | Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu, Haut-Uélé, Tshopo, puis Bas-Uélé (cas importé à Buta) | Africa CDC, 13 août 2026 |
| Zones de santé | 54 / 151 (six provinces) | 13 août 2026 — ECDC |
| Nord-Kivu | 528 cas, 369 décès, 12 / 34 zones de santé | 11 août 2026 — ECDC |
| Nord-Kivu (détail zonal) | 426 cas, 290 décès, létalité 68,1 % | 3 août 2026 — SitRep COUSP |
| Personnel soignant (national) | 151 cas confirmés, 44 décès | 30 juillet 2026 — OMS |
| Ouganda | 20 cas, 2 décès — fin d'épidémie déclarée | 28 juillet 2026 — ministère ougandais de la Santé |
L'Ituri reste l'épicentre (environ 84 à 88 % des cas selon la date). Au Nord-Kivu, la létalité rapportée début août (~68 %) était nettement supérieure à celle de l'Ituri (~42 %). Le COUSP l'attribue à une détection tardive : une part élevée des « suspects » du jour sont déjà des décès communautaires, et la mortalité intra-centre de traitement reste élevée. C'est un signal d'alerte pour Goma, Beni, Butembo et le Grand Nord : trop de malades arrivent trop tard, ou meurent hors du circuit de soins.
5. Le Nord-Kivu dans la 17e épidémie
Au 3 août 2026, le SitRep national n° 081 listait 12 zones de santé atteintes sur 34 au Nord-Kivu, et 73 aires de santé sur 684 : Beni, Butembo, Goma, Kalunguta, Katwa, Kyondo, Oicha, Vuhovi, Mabalako, Masereka, Musienene et Lubero. Katwa, Butembo et Beni concentraient l'essentiel des cas ; Goma comptait alors 1 cas confirmé et 0 décès rapporté. Le suivi des contacts provincial était à 76 %, sous le seuil opérationnel de 95 % fixé par l'OMS et Africa CDC (COUSP / INSP, SitRep n° 081).
La riposte provinciale s'appuie sur la Division provinciale de la Santé, les bureaux centraux des zones, le COUSP, l'INRB pour la confirmation, l'OMS, Africa CDC, MSF et d'autres partenaires (construction ou renforcement de centres à Musienene, Beni, Katwa, Oicha). Les contraintes locales sont celles que nos équipes observent depuis des années : ambulance caillassée à Beni, EPI insuffisants, sites d'isolement saturés, insécurité limitant les investigations, et fatigue communautaire après l'épidémie Zaïre de 2018-2020.
Un Comité d'urgence du Règlement sanitaire international devait se réunir le 18 août 2026 pour réexaminer l'USPPI. Quelle que soit sa conclusion, la transmission au Nord-Kivu n'était pas maîtrisée à la mi-août.
6. Gouvernance de la riposte : État congolais, OMS et partenaires
La conduite de la riposte appartient aux autorités congolaises (ministère de la Santé, COUSP, INRB, DPS). L'OMS et Africa CDC appuient un plan continental de préparation et de réponse (juin-novembre 2026) : coordination, surveillance, laboratoires, PCI, soins cliniques, engagement communautaire, recherche et logistique. Une mission conjointe de haut niveau (4-5 août, puis visites à Kampala, Bunia et Kinshasa) a appelé à détecter plus tôt, porter le suivi quotidien des contacts à 95 %, rapprocher dépistage et traitement des communautés, renforcer laboratoires et ambulances, protéger les soignants et financer le terrain sans délai (ONU Info / OMS, août 2026).
Dans ce dispositif, l'ACDD n'est ni un bureau d'études ni un spectateur. ONG congolaise basée à Goma, elle agit avec ses partenaires comme un acteur clé régional — et, par la coordination nationale des clusters et des autorités sanitaires, comme un opérateur de la mise en pratique : s'aligner sur les piliers officiels plutôt que de dupliquer ; relayer les messages validés par la DPS ; signaler les alertes ; adapter WASH, protection et communication aux personnes vivant avec handicap, aux femmes, aux enfants et aux déplacés ; et ne jamais présenter l'Ebola comme une « malédiction » ou un prétexte à la stigmatisation des survivants, des soignants ou des communautés minières.
7. Ce que nous retenons, à Goma
- La crise humanitaire et l'épidémie se nourrissent l'une l'autre. Traiter l'Ebola sans eau, sans accès, sans protection des civils, c'est courir derrière le virus.
- Le Bundibugyo n'est pas « un Ebola comme en 2019 » : pas de vaccin homologué, létalité élevée surtout là où l'on détecte trop tard — précisément le profil actuel du Nord-Kivu.
- Les personnes vivant avec un handicap sont exposées à un risque disproportionné et restent trop peu visibles dans les SitRep. L'article 11 de la CDPH n'est pas optionnel.
- La science avance (tests EUL, essais INRB-OMS), mais le contrôle, aujourd'hui, est communautaire : confiance, enterrements dignes, PCI, et soins de support.
Ces conclusions, l'ACDD les porte déjà sur le terrain, avec ses partenaires : la DPS Nord-Kivu, les clusters Santé / WASH / Protection et les organisations de personnes vivant avec handicap. Proposer une riposte inclusive ne suffit pas ; la réaliser, c'est notre métier d'acteur régional et national. Pour soutenir ce travail : nous écrire ou faire un don.
Sources
- OMS, Disease Outbreak News — Ebola disease caused by Bundibugyo virus, Democratic Republic of the Congo, 1er août 2026 (rév. 3 août), DON-2026-DON614. Données COUSP. who.int
- OMS, page de situation Ebola outbreak — DRC 2026 (tests EUL, essais thérapeutiques, plan continental). who.int
- Ministère de la Santé / COUSP / INSP, SitRep n° 081 — 17e épidémie de MVE (Bundibugyo), 3 août 2026. insp.cd
- ECDC, Ebola disease outbreak in the DRC and Uganda, mise à jour du 14 août 2026 (données MSP au 12-13 août ; répartition provinciale au 11 août). ecdc.europa.eu
- OCHA RDC, Situation humanitaire dans la province du Nord-Kivu — rapport n° 6, 15 juin 2026 (période 1er-31 mai ; CMP Nord-Kivu). unocha.org
- OCHA, Besoins humanitaires et plan de réponse 2026 ; communiqué du 28 janvier 2026 (14,9 millions de personnes dans le besoin, 7,3 millions ciblées, 1,4 milliard USD). unocha.org
- OMS, Global report on health equity for persons with disabilities, 2022 (1,3 milliard de personnes, ~16 %).
- ONU, Convention relative aux droits des personnes handicapées, art. 11 ; ratification par la RDC le 30 septembre 2015.
- Radio Okapi, « Les personnes vivant avec handicap au Nord et Sud-Kivu appellent à l'aide humanitaire », 25 avril 2026. radiookapi.net
- Mashariki RDC, « Ebola en RDC : LUSAMBA Luc appelle à faire de l'inclusion des personnes handicapées un pilier de la réponse humanitaire », 2026. masharikirdc.net
- ONU Info, « Ebola : au terme d'une visite en RDC, le chef de l'OMS appelle à intensifier la riposte », août 2026 ; voir aussi « En RDC, l'épidémie d'Ebola sans précédent propulse la recherche de nouveaux traitements ». news.un.org
- OMS, WHO guidelines for the clinical management of filovirus disease, 2026 ; Infection prevention and control guideline for Ebola and Marburg disease, 17 mai 2026.
